Hugues Dufourt

about the album Spectral Visions of Goethe

(from a mail to Jean-Pierre Collot, May 4th 2020)

  

 

Goethe et ses spectres

 

Ce disque splendide m’a frappé par son cheminement, difficile à identifier pour moi car il s’agit d’une reprise intégrale de problématiques que j’ai le plus souvent oubliées. Tu te fais scrutateur, herméneute, historien des cultures, bref lecteur des motivations et implications d’un processus dont je n’ai jamais eu la conscience totale. L’interprète peut parfois mieux comprendre un compositeur que celui-ci ne se comprend lui-même. 

            Cette lecture à plusieurs niveaux interroge l’histoire et me place dans une perspective historique. Elle ne procède pas seulement à une confrontation de ma musique avec celle de Schubert mais m’inscrit dans une généalogie de l’écriture pianistique. Au fil du temps la sonorité pianistique s’est approfondie strate par strate. La résonance creuse la résonance et accomplit son périple dans le monde d’en-bas. Et j’y découvre avec stupeur un monde d'affinités dans la noirceur. Car Schubert est noir, plus encore que ne le sera Schönberg. L’interprétation que tu en donnes coupe court au pathos et à la mélancolie. Elle n’est pas sèche et découvre une splendeur hermétique. Gretchen am Spinnrade sonne comme une péroraison, une moralité qui clôt le long processus du disque tout en suggérant: « ma fin est mon commencement ». 

            Rosen dit dans sa Génération romantique (p. 175 de la traduction française) que les grands cycles de la mélodie romantique donnent un statut épique, monumental (Denkmal) à « l’expression lyrique de la nature ». Ton disque retrouve ce caractère monumental, qui soude la pensée et le fond des choses en une même irruption. Rosen associe également la première forme de la musique romantique à l’espace du paysage, qui transforme les rapports du proche et du lointain. Le sommet de cette forme d’expression se découvre avec les espaces flottants, en suspens, de la peinture chinoise ou hollandaise. Il me semble que tu as retrouvé au piano ces flux sans contours, cette temporalité mouvante - tantôt expansive, tantôt contractée - qui n’appartient ni au domaine de la représentation ni à celui de l’action.

            Je trouve sublimes les deux versions de Meerestille, un « paradis d’efflorescence » dirait Gracq. La vision de Schubert est rendue comme un remous d’éternité. Tu donnes à la mienne l’allure d'une émergence lancinante, d'une rumination du Destin plutôt que d'une luxuriance des eaux. La paraphrase obsessionnelle des deux accords de Debussy y prend une dimension fantomatique qui n’est ni répétition ni devenir et s’apparente à une errance entre deux mondes.

            Avec Rastlose Liebe, le disque commence par l’allégresse tragique, comme un hymne à l’impatience. Puis, après Schubert, l’on s’enfonce, dans mon cas, dans les vicissitudes de la dynamique abyssale, dans le monde inéducable de la pulsion. La synchronie des mains est parfaite: une contradiction en acte.

            Je ne puis m’étendre. An Schwager Kronos restitue bien la contradiction de la pièce, l’opposition de la surface et de la profondeur, l’adieu aux contrepoints ratés comme au langage vernaculaire. Quant à Erlkönig, c’est la pensée qui est à l’œuvre et se sublime, à rebours des idées reçues, dans l’œuvre de la main.

            L’ordre est essentiel à l’édification du disque. Il est surprenant et c’est le bon. Je n’y aurais pas pensé. C’est un équilibre progressif d’affinités et d’oppositions. Je te sais aussi infiniment gré d’avoir exhumé et reconstitué le contenu du livret. En effet, les clés étaient là et auraient été perdues.

            [...] On dirait que ce disque est le paradigme et l’amorce de concerts futurs. Je m’en réjouis profondément car ton piano fait aussi œuvre de philosophie.

 

Hugues Dufourt