Critique (Albert Dacheux, classiquenews.com) du récital du 26 janvier 2019 à Dijon, Opéra, Auditorium, le 26 janvier 2019. Liszt et Sciarrino. Jean-Pierre Collot, piano.

Ce concert s’inscrit au centre d’un triptyque où la musique de notre temps est confrontée à la musique ancienne. Le pianiste Jean-Pierre Collotn’emprunte jamais les voies de la facilité. C’est particulièrement le cas ce soir, où, sous l’intitulé « Virtuosités italiennes », il a choisi de faire alterner l’Italie des « Années de pèlerinage » de Liszt avec les trois premières sonates qu’avait écrites Salvatore Sciarrino pour son instrument. Familier du procédé, habité par la musique du compositeur italien, il avait déjà mis en regard ces sonates avec la musique de Debussy dans un album enregistré en 2016. Le choix de ce soir apparaît encore plus légitime. Le voyage auquel nous sommes conviés est moins celui de l’Italie que l’immersion dans l’univers de Dante (à une pièce près, la Canzonetta de Salvator Rosa), le récital s’achevant de façon explicite « après une lecture de Dante ». Toutes les pièces sont enchaînées. L’élision des ruptures que constituent les applaudissements renforce les liens quasi génétiques qui unissent ces pièces : il n’y a pas davantage de distance qu’entre une rhapsodie hongroise et une des ultimes compositions de Liszt.

Trop rarement jouée en France, malgré sa consécration internationale, la musique de Sciarrino, abondante, couvrant tous les domaines, d’une richesse insoupçonnée, mérite d’être découverte ou approfondie. Sauf erreur, sa dernière illustration hexagonale (Stupori, à la Fondation Louis Vuitton) remonte à novembre dernier. Même s’il semble avoir renoncé à l’écriture de sonates pour piano depuis sa cinquième (1994), chacune est un monument, dont l’exigence technique et musicale décourage certainement nombre d’interprètes. Peu importent les règles de composition qui ont présidé à leur écriture, « oeuvres volubiles, électriques et à la virtuosité vif-argent » (J.-P. Collot). L’ambition de l’interprète prolonge celle du créateur : créer ce qu’il appelle une « forme à fenêtres », en nous proposant une sorte de galerie sonore, comparable à la déambulation devant des peintures de la Renaissance, ou aux évocations de Dante et de Pétrarque, familières à Sciarrino. Le pianiste nous confie l’avoir visité dans sa maison-musée, alors que son piano était ouvert sur les Années de pèlerinage. Le compositeur orchestrait précisément Sposalizio, prémonition du concert de ce soir.

L’engagement physique, la virtuosité, non seulement digitale et corporelle, mais aussi expressive, paroxystique nous fascinent : l’univers de Liszt se prolonge bien dans la proposition du compositeur sicilien. L’amplification des moyens, des effets est poussée à l’extrême : recours à la troisième pédale, qui génère d’extraordinaires résonances, usage dramatique de longs silences, sauvagerie de certaines attaques, déferlement de vagues qui nous engloutissent, mais aussi caresses sensuelles, rêveries poétiques, clusters des avant-bras, etc., la plus large palette sonore y est déployée pour une expression singulière, très personnelle. Ainsi, la deuxième sonate, infernale, oppose-t-elle des interjections d’une puissance inouïe, des agrégats fluides, insaisissables, qui ajoutent à la résonance. L’effet est hallucinant, de déchirements, d’agressions impérieuses. . Il ne l’est pas moins dans la troisième, qui s’inscrit naturellement dans sa descendance, semblant défier la plus grande virtuosité, avec des frappes, des touchers, des oppositions démesurées, et des passages quasi impressionnistes. En regard, on oublie la virtuosité lisztienne, tant le naturel empreint les Années de pèlerinage. L’aspect profondément mélodique en est valorisé par la confrontation. La plénitude du jeu de Jean-Pïerre Collot est admirable : c’est rond, puissant, percussif comme fluide, ténu, au service d’une musique qu’il a fait sienne, pour notre plus grand bonheur.