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À propos de Stockhausen: Klang, troisième heure pour piano: Durées naturelles

En 2004, Stockhausen (1928/2008) entame ce qui sera sa troisième et dernière période créatrice, la première comprenant les chefs-d'œuvre des années 60 jusqu'à "Mantra" (1970), la seconde étant consacrée à l'écriture de "Licht", "Lumière", cycle de 7 opéras portant chacun le nom d'un jour de la semaine.

À 76 ans, lecompositeur se lance donc dans le cycle "Klang" ("Son") ou les 24 heures de la journée. Il en composera 21, pour des effectifs tous différents, allant du solo au septuor en passant par une œuvre électronique d'envergure, "Cosmic Pulses" (13ème heure). À sa mort en 2008 il laissera le cycle inachevé.

 

Des amis musiciens, ayant assisté à la création à la Cathédrale de Milan de la première heure, "Himmelfahrt" pour soprano, ténor et orgue le 5 mai 2005 puis à celle de la seconde heure, "Freude" pour deux harpes le 7 juin 2006, parlaient d'une musique véritablement "inouïe". Ces mêmes musiciens, fréquentant les cours d'été de Stockhausen à Kürten, m'avaient tenu au courant des avancées de la "troisième heure" pour piano solo, elle-même divisée en 24 pièces. "Natürliche Dauern" ou "Durée naturelles", œuvre la plus longue du cycle avec 140 minutes environ, s'est ainsi révélée à moi peu à peu, au gré de photocopies reçues mois après mois.

 

Chez Liszt comme chez Stockhausen on assiste à une remarquable évolution de l'écriture: la virtuosité des débuts fait lentement place à une raréfaction et tout à la fois à une densification du matériau sonore. Là où le jeune compositeur usait, en une grisante volubilité, d'une multitude de notes, l'artiste parvenu à maturité n'en écrit plus qu'une seule, mais ce sera alors une note "massive", comme on parle de noyaux massifs, dotés d'une densité et d'une masse considérable. Chez Liszt il suffira de comparer, par exemple, une paraphrase d'opéra des années 1840 à la version pour piano de "Via crucis" (1878); de Stockhausen, on placera côte-à-côte le Klavierstück X (1961) et  la première ou la cinquième pièce des "Durées naturelles" (2007).

 

Mais d'ailleurs, pourquoi ce titre?

 

Dans ce cycle pour piano, la durée des sons est soumise à des paramètres naturels: durée d'extinction du son, comme dans la première ou la cinquième pièce, ou rythme de la respiration du pianiste, comme à la toute fin de la 24ème pièce. Cela signifie que la durée du son devient fonction de l'instrument sur lequel joue le pianiste, mais également fonction de l'acoustique de la salle de concert. 

Cependant, le phénomène le plus renversant est peut-être ailleurs (l'auditeur non familier de la technique musicale est invité à sauter deux paragraphes).

 

Dans "Mantra" pour deux pianos et modulateurs, tout à la fois œuvre-phare, œuvre-culte et, comme nous l'avons évoqué plus haut, œuvre-pivot dans l'évolution de Stockhausen, le son de chacun des deux pianos était transformé par un modulateur à anneaux, chaque modulateur étant réglé sur une fréquence variable, donc sur une note dont la hauteur se voyait modifiée par chaque pianiste au cours de l'œuvre. Le principe du  modulateur à anneaux est simple: plus la fréquence de base du modulateur est éloignée, harmoniquement parlant, des notes que joue le pianiste, plus le son transformé sortant des haut-parleurs est complexe. Plus la fréquence du modulateur est proche de ce que joue le pianiste, plus la réponse est "plate". Ainsi, lorsque le pianiste joue exactement la note correspondant à la fréquence du modulateur, le son n'est pas transformé.

 

Dans les "Durées naturelles", nous n'avons plus de modulateurs, mais une note principale, qu'on entend vibrer jusqu'à son extinction quasi-complète. À cette note sont adjoints soit d'autres notes en une espèce de contrepoint, comme dans la première pièce, soit un accord, comme dans la cinquième. À l'inverse de ce qui se produit dans "Mantra", si la note-contrepoint ou l'accord sont proches harmoniquement, le son principal sera en quelque sorte "nourri" par les résonances sympathiques, et la durée d'extinction sera plus longue. Au contraire, un accord ou une note en contrepoint très éloignés de la fréquence de la note principale n'auront quasiment aucune influence sur la courbe d'extinction du son principal. Dans les "Durées naturelles", Stockhausen réussit ce tour de force: il use d'effets électroniques, mais avec des moyens purement acoustiques.  

 

Le compositeur déclarait volontiers que les deux personnalités ayant exercé la plus grande influence sur lui étaient Anton Webern et Sri Aurobindo. Dans la troisième heure de "Klang", Stockhausen nous invite à "zoomer" sur le son, à assister à sa naissance, à sa vie - c'est-à-dire à son évolution dans le temps, dans un environnement donné- et à son extinction. 

 

Autre point commun avec "Mantra": la pièce de 1970 se concluait de façon fulgurante par la compression, à la fin de la pièce, de tout ce qui avait été entendu auparavant.

La 24ème et dernière pièce des "Durées naturelles" consiste, pareillement, en un survol de toutes les techniques utilisées durant le cycle. Entre synopsis et vue d'avion pour ne pas dire d'hélicoptère(s), elle permettra à l'auditeur de ce soir d'acquérir une vision d'ensemble du cycle. 

 

Jean-Pierre Collot